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mercredi 2 avril 2014

Distances et proximités dans les discours de campagne



Clément Jadot, politologue, Centre d’Etude de la Vie Politique (CEVIPOL), Université libre de Bruxelles (ULB)

clement.jadot@ulb.ac.be





Les discours politiques ont ceci d’intéressant qu’ils traduisent un exercice d’équilibre entre les aspirations stratégiques d’un parti – maximiser sa base électorale – et la défense d’une ligne idéologique cohérente. Ils sont donc à la fois le produit d’un système qui façonne collectivement l’agenda politique et un construit individuel, fruit du positionnement idéologique de chaque parti. Loin d’être hermétiques, stratégie et idéologie sont en réalité deux dimensions qui s’alimentent mutuellement.   

A l’écoute des récents discours d’ouverture de campagne, les premiers observateurs n’ont pas manqué de souligner les similitudes qui existent entre les allocutions prononcées par les présidents de parti, mettant ainsi l’accent sur le discours comme production collective. Crise oblige, l’agenda des partis francophones semble résolument tourné vers le socio-économique. Plus encore, les discours se rejoindraient sur la forme. Face aux dérives d’une économie mise à mal, chaque président se présenterait comme l’arbitre des déséquilibres modernes, incarnés tour à tour par les financiers et une jeunesse désœuvrée. Face à une telle proximité sémantique, faut-il pour autant conclure à un effacement des idéologies structurantes ?

Si l’on prend les discours prononcés par les présidents des quatre principaux partis politiques francophones lors des récents congrès de partis (1) et qu’on les passe à la moulinette informatique (2) – c’est-à-dire si l’on compte les mots après les avoir ramenés à leur racine non déclinée – on s’aperçoit effectivement que certains thèmes de campagne se dégagent. Discours confondus, si l’on regarde les dix formes dominantes sans prendre en compte les formules de politesse – e.g. Cher Ami – il semble que les allocutions présidentielles fassent la part belle aux problématiques liées à l’emploi et à l’éducation ; les jeunes faisant ensuite le lien entre les deux (cf. tableau). Lorsque Benoît Lutgen se prononce une semaine après les trois autres partis, il ne remet d’ailleurs pas en cause cet ordre du jour. A son tour, il le renforce même largement, tout en le spécifiant, par exemple via l’importance accordée au verbe vivre, qui fait ici écho au slogan de campagne du cdH : "Vivre mieux, c’est possible !".

 

Sans le cdH (23/03)
Avec le cdH (29/03)
Mots
Fréquence
Mots
Fréquence
Emploi
Jeune
Travail
Cher
Premier
Ami
Socialiste
Ecole
Campagne
Droit
38
25
25
22
17
16
16
15
14
14
Emploi
Vivre
Jeune
Travail
Cher
Avenir
Ecole
Premier
Social
Ami
49
34
32
32
29
26
26
24
24
23


Force est donc de constater un certaine forme de proximité entre les discours de campagne, puisqu’ils partagent une base identique. Pourtant, s’arrêter là serait fallacieux. En marge de l’environnement qu’ils construisent collectivement, il importe également de s’interroger sur l’espace discursif individuel que les partis mobilisent. Le partage d’un même diagnostic n’implique ni que les partis s’y limitent, ni même qu’ils en viennent à proposer des solutions identiques.

En poussant l’outil informatique un peu plus loin, il est ensuite possible d’identifier quelles sont les associations de mots les plus fréquentes. Sur base du principe de l’arbre maximum, l’analyse de similitudes ci-dessous reprend les formes présentes au moins deux fois dans le discours des présidents de parti. Au plus la police est grande, au plus la forme est répétée et plus des mots sont éloignés, moins ils ont tendance à être associés. De même, plus le lien entre deux formes est épais, plus leur association est significative. Enfin, les nuages colorés représentent des familles lexicales remarquables.




Figure 1. Discours de Charles Michel 23.03.2014


Figure 2. Discours de Paul Magnette 23.03.2014



Figure 3. Discours d'Olivier Deleuze et d’Emily Hoyos 23.03.2014


Figure 4. Discours de Benoît Lutgen 29.03.2014




Des quatre discours, c’est celui de Charles Michel, président du MR qui est le plus court (1815 mots). Résolument épurée et pragmatique, l’intervention s’articule presque exclusivement autour de thèmes charnières cohérents avec l’agenda mais aussi avec la base idéologique du parti. Au cœur de l’allocution du président, les associations de ‘libéral’, ‘travail’, ‘emploi’, ‘créer’ et ‘entreprise’ forment un cycle qui ne va pas sans rappeler les fondements de la stratégie libérale de relance économique. Ainsi en va-t-il aussi des formes ‘impôt’, ‘pme’, ‘baisser’ et ‘emploi’. Contrairement à l’agenda collectif, le MR semble en revanche peu mobilisé sur la thématique générale ‘école’, à laquelle il préfère un vocable plus professionnalisant et tournée vers la ‘formation’. Du reste, si tous les partis intègrent la question de l’emploi, seuls les libéraux font du chômage un thème de campagne.

En miroir du MR, c’est à Paul Magnette (PS) que l’on doit le plus long discours (3577mots), devançant par la même occasion le cdH de trois mots. Si certains nœuds communs au vocabulaire des libéraux se détachent – e.g. ‘jeune’ et ‘emploi’ – ils prennent souvent des sens différents, comme c’est le cas du mot ‘impôt’, cette fois associé au mot riche, ou du mot ‘école’ qui remplace celui de ‘formation’. D’autre part, le discours du PS recouvre un champ lexical plus large qu’au MR, principalement par le fait que les socialistes font la part belle aux représentations symboliques, enracinées dans un imaginaire inspiré par la lutte des classes. De même, en marge des thématiques proprement socio-économiques, on retrouve chez les socialistes un discours plus existentialiste, davantage orienté vers l’homme, la qualité de vie, et l’impératif de lien social.

Chez Ecolo, le discours prononcé est de taille intermédiaire, à mi-chemin entre celui du MR et des autres partis (2456 mots). Comme pour le MR et le PS, on retrouve ici aussi des enjeux communs et clairement identifiables, par exemple l’emploi et l’intégration des jeunes. Épuré sur le plan symbolique, le discours écologiste se distingue avant tout par l’accent mis sur les enjeux énergétiques, qui constituent une niche politique propre à ce parti. Dans une moindre mesure, Ecolo se distingue aussi par la segmentation spatiale des enjeux abordés. L’école est ainsi associée à Bruxelles tandis que les investissements dans le domaine du renouvelable sont pour la Wallonie et que le fédéral se voit assigner la politique énergétique.

Dernier discours prononcé en date, l’intervention de Benoît Lutgen pour le cdH (3574 mots) se distingue par son caractère résolument existentialiste. Là où les autres partis insistent sur un petit nombre de problématiques socio-économiques, le cdH met littéralement l’humain au centre. Mis à part l’enseignement, le parti livre de la sorte un discours moins polarisé, qui emprunte surtout au registre du symbolique. Derrière cette tendance lourde, on retrouve néanmoins des valeurs chères aux démocrates-chrétiens, comme la défense des structures intermédiaires et du monde associatif.

De ce rapide tour d’horizon, il ressort deux enseignements. Primo, il existe bien une tendance à la proximité dans le discours des partis. Cette observation ne peut pourtant se réduire à la victoire de la démagogie électorale. Les partis construisent collectivement un environnement dont ils sont à la fois acteurs et récepteurs. D’une certaine manière, le constat est même encourageant. Sans présumer des solutions à apporter, du moins les futurs partenaires semblent-ils s’accorder sur la nature des chantiers à mener. Deuxio, un cadre commun n’empêche en rien une déclinaison idéologique des enjeux de campagne ; que du contraire. Ramenés à leur plus simple expression, les discours d’ouverture de campagne ont même tout du cas d’école. Assurément, en 2014, les partis politiques francophones parleront de la même chose, mais sans doute ne diront-ils pas la même chose. 




(1) Les allocutions présidentielles étudiées sont celles de Charles Michel lors du congrès du MR à Charleroi le 23 mars 2014, de Paul Magnette lors du congrès du PS à Ixelles le 23 mars 2014, d’Olivier Deleuze et Emily Hoyos lors du congrès Ecolo à Louvain-la-Neuve le 23 mars 2014 et de Benoît Lutgen lors du congrès du cdH à Marche en Famenne.
 (2) Les analyses présentées ont été obtenues à l’aide du logiciel IRaMuTeQ, librement téléchargeable à l’adresse http://www.iramuteq.org/. Construit sur le logiciel R et le langage python, il offre de nombreuses possibilités d’analyse statistique de corpus de textes.  


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