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jeudi 27 mars 2014

Les familles politiques entre 1987 et 2010 : des attentions politiques similaires ?




Gregory Piet
Politologue, Université de Liège
@grgpiet

Régis Dandoy
Politologue, FLACSO, Université Libre de Bruxelles, Université catholique de Louvain
@rdandoy



Nous pouvons relever en Belgique quatre familles politiques : la famille libérale, la famille social-chrétienne, la famille socialiste et la famille écologiste. La scission des partis unitaires traditionnels remonte à la fin des années 1960. Le premier parti à connaître cette scission est le CVP-PSC (Christelijke Volkspartij-Parti Social Chrétien) qui se scinde en 1968 (Delwit, 2011). Il ne résiste en effet pas à l’« affaire de Louvain ». Le deuxième parti à connaître la scission est le PLP-PVV (Parti de la Liberté et du Progrès-Partij voor Vrijheid en Vooruitgang) en 1970 et, en 1972, le PVV devient indépendant (Delwit, 2011). La division entre les deux ailes francophones et néerlandophones de ce parti naît autour de la question bruxelloise et de la limitation de Bruxelles aux dix-neuf communes. Le PSB-BSP (Parti Socialiste Belge-Belgische Socialistische Partij) résistera, quant à lui, jusqu’en 1978. La démission du premier ministre Leo Tindemans (CVP) le 11 octobre 1978 et l’échec du Pacte d’Egmont auront toutefois raison du parti (Delwit, 2011). Ecolo et Groen ! (ex-Agalev) n’ont pas connu cette scission puisque leur existence politique est plus jeune et surtout n’est pas commune. Ecolo est en effet né en mars 1980 tandis qu’Agalev trouve ses origines dans les années 1970 autour de l’association AGL (Anders Gaan Leven, Vivre Autrement) dans la province d’Anvers et nait officiellement en mars 1982.

Nous retrouvons donc aujourd’hui quatre familles politiques composées de partis frères (PS et sp.a, MR et Open VLD, cdH et CD&V, Ecolo et Groen !). Ces familles politiques et ces partis frères ont-ils pour autant des attentions politiques et des priorités politiques et électorales similaires au sein de leurs programmes électoraux (voir Note méthodologique) depuis la fin des années 1980 ? Ou, au contraire, tendent-ils, en fonction de l’évolution temporelle et électorale de ces trente dernières années à tantôt se rapprocher, tantôt s’éloigner ?

La famille socialiste : sp.a et PS

De manière générale, les partis frères de la famille socialiste sont peut-être les partis qui ont connu le plus de fluctuations entre leurs priorités électorales depuis la fin des années 1980 (voir graphique 1). Cela peut s’expliquer par les reconfigurations internes et les tâtonnements du sp.a dans la stabilisation de leur orientation philosophique depuis une vingtaine d’années. Là où le PS a très peu modifié ses priorités politiques, restant globalement stables et constantes d’une campagne électorale à l’autre, le sp.a a connu de beaucoup plus importantes turbulences et modifications de ses priorités électorales.

Cela en fait peut-être les partis frères les moins proches au niveau de leurs priorités politiques depuis la fin des années 1980, à l’exception des élections de 2010 (avec une corrélation moyenne de .78). En effet, lors des élections fédérales de juin 2010, les deux partis socialistes avaient des priorités politiques très similaires avec une corrélation significative très élevées (.90). Autrement dit, 81% des priorités électorales étaient proches ou identiques entre le PS et le sp.a. En 2007, par contre, la proximité entre les priorités électorales de ces deux partis frères n’était que de 40%. Il est intéressant de soulever que les partis frères de la famille socialiste n’ont jamais été aussi proches en termes de priorités électorales qu’en 2010. Il convient de voir si les élections législatives fédérales de 2014 confirment cette tendance (voir graphique 1).

La famille sociale-chrétienne : CD&V et cdH

Il s’agit certainement de la famille politique qui, en termes de priorités politiques et électorales, restent la plus cohérente (voir graphique 1). Avec une corrélation moyenne de .80, les deux partis frères ont connu leurs plus fortes fluctuations dans leurs priorités électorales en 2003. En effet, lors du changement de nom du PSC en cdH, le parti s’est présenté face à l’électeur avec un programme électoral qui était en rupture avec ses priorités électorales précédentes. Cette année électorale de transition a mis la famille sociale-chrétienne en difficulté avec des priorités électorales très différentes. A peine 30% des priorités politiques étaient proches ou similaires entre ces deux partis frères. Depuis 2007, toutefois, ces deux partis ont retrouvé une stabilité et une cohérence passée avec des corrélations oscillant entre .85 et .89. Autrement dit, entre 75% et 80% des priorités électorales étaient proches ou similaires entre ces deux partis lors des élections législatives fédérales de 2007 et 2010.

La famille libérale : Open VLD et MR

La famille libérale a également connu des fluctuations entre les deux partis frères et des changements de trajectoires, et refontes internes et changements de nom (en 1992 pour le PVV devenant le VLD et en 2002 pour le PRL/FDF/MCC devenant le MR - voir graphique 1). Si cette famille politique connaît des priorités électorales relativement stables entre les deux partis frères pour la période 1987 et 1991, en 1999 et depuis 2007, les élections qui ont suivi ces restructurations internes ont, elles, mené à de très fortes différences entre les priorités politiques et électorales entre les deux partis. Ainsi, en 1995, à peine 45% des priorités électorales étaient proches ou similaires entre le VLD et le PRL. Il en va de même en 2003 où à peine 32% des priorités électorales étaient proches ou similaires entre le VLD et le MR. Depuis 2007, toutefois, les priorités électorales de ces deux partis frères se sont stabilisées et restent relativement proches et similaires (corrélation entre .87 en 2007 et .84 en 2010). 

La famille écologiste : Groen ! et ECOLO

Enfin, la famille écologiste est intéressante car elle est la seule famille politique qui a une évolution positive de la cohérence des priorités électorales entre les deux partis frères (voir graphique 1). Ayant tous deux des origines historiques différentes, cette évolution est toutefois assez normale. Soulignons que la famille politique écologiste est certainement la famille politique la plus unie aujourd’hui. Les deux partis frères font partie d’un groupe politique commun à la Chambre. Ils participent ensemble au pouvoir, font campagne ensemble (en 2009 et en 2010, notamment), et ce, même si les deux partis divergent, notamment, plus fortement sur les questions institutionnelles (Pilet, Schrobiltgen, 2011). Cette convergence se retrouve également dans les priorités électorales des deux partis puisque, si en 1987 la similarité ou la proximité des priorités électorales d’Ecolo et d’Agalev était d’à peine 31%, elle était de 90% en 2010.


Conclusion

De manière générale, si la période allant de 1999 à 2007 a pu donner l’impression de partis frères ayant de plus en plus des priorités électorales et politiques différentes, nous constatons que depuis deux élections, la proximité entre les partis politiques de même famille politique tend à se stabiliser et à converger vers des priorités électorales et politiques identiques. Les questions institutionnelles qui, potentiellement, pourraient nourrir les dissensions au sein d’une même famille politique ne sont pas fortement présentes dans les programmes électoraux. A l’inverse, les positions et priorités électorales des partis frères concernant l’identification des problèmes publics (emploi, économie, environnement, immigration, justice, affaires sociales, politique européenne et étrangère, etc.) tendent à converger entre 2007 et 2010.

Il conviendra de voir si cette tendance se confirme au sein des programmes électoraux en vue des élections législatives fédérales de mai prochain.









Note méthodologique


Cette analyse des programmes électoraux repose sur un logiciel d’analyse de textes, de discours et d’arguments, nommé Prospéro (Chateauraynaud, 2003 ; voir, par exemple, le carnet de recherche du GSPR, développeur de Prospéro, http://socioargu.hypotheses.org/ ainsi que le site dédié au logiciel Prospéro pour une plus longue présentation, http://prosperologie.org/). Pour faire simple, la méthode consiste en la création de 21 répertoires thématiques reprenant l’ensemble des enjeux et politiques publiques identifiables au sein des programmes, sur base du travail préalablement effectué par Baumgartner et Jones (http://www.policyagendas.org/page/topic-codebook) et adapté au cas belge par Stefaan Walgrave et son centre de recherches (M2P, Universiteit Antwerpen). Ces 21 répertoires sont constitués de quelques 16.500 mots et expressions permettant d’identifier et de coder automatiquement les parties d’un texte liées à l’emploi, au logement, à la mobilité, à l’économie, à la politique étrangère, etc. Cet encodage automatique permet ainsi de mesurer les préférences et les priorités des partis politiques au sein de leur programme électoral. Pour une analyse en profondeur d’un enjeu politique et une explication détaillée de la manière de constituer les répertoires de mots et d’expression, voir Piet (2013).

Pour aller plus loin

Chateauraynayd Francis, Prospéro. Une technologie littéraire pour les sciences humaines, Paris, CNRS Editions, 2003

Dandoy Régis, De Decker Nicolas, ”Peut-on encore parler de partis-frères en Belgique ?”, in Pilet Jean-Benoît, De Waele Jean-Michel, Jaumain Serge (eds.), L’absence de partis nationaux : menace ou opportunité ?, Editions de l’Université de Bruxelles, Bruxelles, 2009, pp. 19-35.

Delwit Pascal, « Partis et systèmes de partis en Belgique en perspective », in Delwit, Pascal, Pilet, Jean-Benoît, Van Haute, Emilie, Les partis politiques en Belgique, coll. « Science politique », Editions de l’Université de Bruxelles, 2011.

Piet Gregory, « Attention politique et processus de priorisation du débat climatique en Belgique depuis la fin des années 1980 », Conférence UCL – Formation Carbone, 25 octobre 2013 (2013b).

Piet Gregory, « La politique climatique en Belgique », Carnet de Recherche Socio-informatique et argumentation, avril 2013b.

Pilet Jean-Benoit, Schrobiltgen Marie-Hélène, « Ecolo », in Delwit, Pascal, Pilet, Jean-Benoît, Van Haute, Emilie, Les partis politiques en Belgique, coll. « Science politique », Editions de l’Université de Bruxelles, 2011.


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