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jeudi 26 novembre 2015

Le gouvernement fédéral face à la menace terroriste. Comparaison des discours de Charles Michel et de François Hollande


Grégory Piet
Politologue, Directeur de D&S Consultance

Suite aux attentats de Paris survenus le 13 novembre dernier, de nombreux chefs d’Etat ont pris position face à la menace terroriste. Les discours se sont multipliés devant les assemblées. En France, François Hollande s’est prononcé le 16 novembre devant le Congrès tandis que, en Belgique, Charles Michel présentait les mesures du gouvernement le 19 novembre devant les parlementaires fédéraux.

Pour autant, ont-ils tenu des discours similaires ou, au contraire, ont-ils voulu donner des orientations différentes, qui plus est, face à une situation différente entre la France et la Belgique ? Ces derniers jours, plusieurs débats se sont développés dans ces deux pays sur les questions sécuritaires et judiciaires (lutte contre le terrorisme, gestion des retours de Syrie, etc.), les questions de défense et de renseignements (rôle des services de renseignements, redéfinition des « ennemis », intervention militaire au Moyen-Orient, etc. ), les questions européennes (contrôle des frontières extérieures de l’Union européenne, PNR européen, etc.), les questions de modèle de vivre-ensemble, les libertés et valeurs universelles et, enfin, les questions sur les liens entre migration et groupes terroristes.

Travaillant sur les priorités politiques et les thématiques énoncées dans les discours politiques (voir la Note méthodologique ci-dessous), nous analysons les discours du Premier Ministre belge, Charles Michel, et du Président de la République française, François Hollande, afin de voir comment leurs discours s’articulent autour des priorités politiques qui sont les leurs et des réponses qu’ils formulent en matière de lutte contre le terrorisme.

Deux discours sécuritaires…

Sans surprise, la thématique politique majeure des deux discours se concentre sur la « Justice et la Sécurité ». Il s’agit de la première thématique énoncée dans les deux discours et dans des proportions assez similaires (40% dans le discours de Charles Michel et 35% dans le discours de François Hollande) (voir Tableau). Si nous décortiquons cette thématique « Justice et Sécurité », nous relevons deux points principaux de similarité entre les deux discours. Premièrement, au vu des événements, les deux chefs d’Etat insistent sur la lutte contre le terrorisme et construisent leur discours sur ce thème (15% chez Charles Michel et 14% chez François Hollande). Deuxièmement, les deux responsables politiques insistent sur l’importance des procédures judiciaires (2% du discours de part et d’autre) eu égard à l’état d’urgence et de la menace (perquisitions, assignation à résidence, déchéance de nationalité, etc.).

Sur cette thématique, enfin, des différences peuvent être relevées notamment sur la manière dont Charles Michel et François Hollande mettent en avant les forces de l’ordre (6% chez Michel contre 3% chez Hollande) et le rôle des services de renseignement (5% contre 1%). Il y a en effet un très fort soutien et une véritable insistance dans le chef du gouvernement belge à saluer le travail des policiers et des services de renseignement.

De même, le gouvernement belge implique davantage la « Justice » (Ministre de la Justice, autorité judiciaire, etc.) dans la lutte contre le terrorisme (3%) par rapport au discours du Président français où le rôle de la Justice est moins investi (1%).

… Avec des thématiques politiques associées différentes

Nous constatons, toutefois, que si les deux discours sont sécuritaires, ils ne nourrissent pas les mêmes thématiques politiques connexes. En effet, dans le discours de François Hollande, la thématique liée à la « Défense » prend une véritable importance (13%) ; ce qui n’est pas le cas dans le discours de Charles Michel qui a une analyse de la menace centrée sur le territoire national belge (5%) (voir Tableau).

Dans cette perspective, le discours de Charles Michel est, certes, à dominance sécuritaire mais il est véritablement axé sur la démocratie, les droits et les libertés des citoyens (17% de son discours) contre seulement 6% dans le discours de son homologue français. L’accent est particulièrement porté sur les Libertés de s’exprimer, de se sortir, de vivre, de circuler, etc. (8% dans le discours de Michel contre 2% chez Hollande) (voir Tableau). Le « vivre-ensemble » reste cependant central dans les deux déclarations et donne le ton des deux discours sur les libertés et la démocratie. De plus, les deux chefs d’Etat se refusent d’associer la lutte contre le terrorisme à l’immigration et les demandeurs d’asile (1% de part et d’autre) (voir Tableau). Ils insistent tous deux sur ce point afin d’éviter tous amalgames et ils le répètent dans leur déclaration respective.

Le rôle de l’Etat prend également beaucoup plus de place dans le discours de Hollande (23%) que dans le discours du gouvernement belge (11%). François Hollande insiste, en effet, longuement sur la force et la grandeur de la République tant en France que sur la scène internationale et européenne. Charles Michel, quant à lui, se tourne davantage vers la responsabilité européenne et internationale dans la lutte contre le terrorisme.

Ils se rejoignent enfin sur l’importance des rôles de la communauté internationale (8% du discours de Hollande et 6% chez Michel) et de l’Union européenne avec une plus forte insistance, dans le chef du Premier Ministre belge, sur la place de cette dernière dans la lutte contre le terrorisme et le contrôle des frontières extérieures (10% contre 7% dans le discours du Président français) (voir Tableau).


Tableau : thématiques politiques (master-codes) dans les deux discours

Michel
Hollande
Economie intérieure
2%
1%
Démocratie, Droits & Libertés
17%
6%
Santé
0%
1%
Emploi
0%
1%
Enseignement
0%
0%
Environnement
0%
0%
Politique énergétique
0%
0%
Asile & migration
1%
1%
Mobilité
2%
0%
Justice & Sécurité
40%
35%
Affaires sociales
1%
2%
Entreprises, banques et commerces
0%
0%
Défense
5%
13%
Recherche scientifique & TIC
1%
1%
Commerce extérieur
0%
0%
Affaires européennes
10%
7%
Affaires étrangères
6%
8%
Fonctionnement de l'Etat
11%
23%
Culture & loisirs
2%
0%
Politique locale & provinciale
2%
0%
Développement durable
0%
0%


Note méthodologique

Au niveau de la taille des discours, nous relevons une différence. Celui de Charles Michel fait 2.820 mots contre 4.250 mots pour celui de François Hollande. Le discours est donc relativement plus court chez le Premier Ministre belge.

Cette analyse s’appuie sur le logiciel Prospéro (Chateauraynaud, 2003 ; voir, par exemple, le carnet de recherche du GSPR, développeur de Prospéro, http://socioargu.hypotheses.org/ ainsi que le site dédié au logiciel Prospéro http://prosperologie.org/). Cette méthode consiste en la création de 270 répertoires thématiques reprenant l’ensemble des enjeux et politiques publiques identifiables au sein des programmes, sur base du travail préalablement effectué par Baumgartner et Jones (http://www.policyagendas.org/page/topic-codebook). Ces 270 répertoires sont constitués sur base de près de 18.000 mots et expressions permettant d’identifier et de coder automatiquement les parties d’un texte liées à l’emploi, au logement, à la mobilité, à l’économie, à la politique étrangère, etc. A ce titre, cet encodage automatique permet de mesurer les préférences et les priorités des acteurs politiques au sein de différents types de textes et de discours.

Pour aller plus loin sur la méthode :

Piet, G., Dandoy, R., Jeroen, J., « Comprendre le contenu des programmes électoraux : comparaison des méthodes d’encodage automatique et manuel », Mots. Les langages du politique, 108, juillet 2015.



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