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vendredi 23 mai 2014

Étude des spécificités programmatiques pour l'Europe des partis politiques belges francophones



Clément Jadot
Politologue
Centre d’Etude de la Vie Politique (CEVIPOL), Université libre de Bruxelles (ULB)

À la veille du scrutin européen, les propositions belges, malgré des divergences plurielles (voir à ce sujet mon poste précédent intitulé « l’Europe 'à la belge' »), semblent parfois monopolisées par la triple formule : fédéralisme, relance et harmonisation fiscale. Empiriquement, quel crédit peut-on donner à cette impression ? En marge des registres collectifs, quels sont les espaces autonomes mobilisés par chaque parti ? Ci-dessous, je propose d’interroger ce qui fait la spécificité des priorités des partis francophones en la matière sur base d’une étude lexicométrique du programme européen des partis politiques francophones. Etant donné que seuls le MR et le FDF présentent un programme uniquement consacré à l’Europe, le chapitre européen des programmes du PS, du cdH, d’Ecolo, du PTB et du PP constitue la base de travail pour ces derniers. Les résultats présentés ont été obtenus à l’aide du logiciel Iramuteq (http://iramuteq.org/) et reposent sur une étude des mots une fois lemmatisés, c’est-à-dire ramenés à leur racine. Les mots outils – pronoms, conjonctions de coordinations, etc. – ont par ailleurs été écartés.

D’emblée, si l’on se penche sur les mots les plus fréquents dans les programmes européens, on constate que les questions socio-économiques se taillent la part du lion. À titre illustratif, le graphique ci-dessous reprend les cent mots les plus présents. Dans la figure, plus un mot est grand, plus il est fréquent, tandis que les liens indiquent les associations les plus fortes et que les nuages colorés représentent des familles lexicales significatives. Pour des questions de lisibilité, les mots 'européen', 'politique', 'europe' et 'union' et 'ue' ont cependant été exclus dans la mesure où leur omniprésence efface alors les autres formes d’associations sémantiques qui pourraient exister



A côté de ce qui constitue la trame de fond du débat entre les partis, on peut toutefois calculer les mots qui sont surreprésentés chez un parti au regard de l’ensemble de ce qui dit par les autres ou, inversement, ce qui est moins présent. Pour chaque formation politique étudiée, le tableau ci-dessous épingle six termes remarquables positivement spécifiques et quatre termes remarquables négativement positifs. Leur sélection reflète un choix réalisé en fonction de la significativité des termes ainsi que leur  que sur leur capacité à incarner des enjeux plus larges et diversifiés, par exemple en privilégiant des noms sur des verbes (le tableau complet des spécificités peut être obtenu par mail).  



PS
MR
cdH
Ecolo
crise
6
alimentaire
5
états
16
parlement
Inf
social
6
asile
4
humain
11
fédéral
8
industriel
5
belge
4
consommateur
6
écologique
6
banque
5
chine
4
zone
4
candidat
5
relancer
4
afrique
3
mondial
4
transparence
3
dumping
3
immigration
3
production
4
douane
3
environnement
-2
public
-2
immigration
-3
jeune
-3
aide
-2
durable
-2
jeune
-4
salaire
-3
devoir
-3
pauvreté
-2
travailleur
-4
entreprise
-3
état
           - 4
social
-6
réforme
-5
industriel
-4

FDF
PTB
PP
pme
8
dette
11
démocratique
3
artiste
6
travailleur
10
histoire
2
agriculteur
5
salaire
10
peuple
2
jeune
4
grèce
8
migratoire
2
santé
4
austérité
7
défense
2
corruption
4
spéculation
4


budgétaire
-6
fiscal
-2


dette
-6
pme
-3


crise
-6
financement
-3


social
-7
commun
-4



Ci-dessus, les mots en vert représentent les spécificités positives (mots surreprésentés) tandis que les mots en rouge représentent les mots sous représentés. Les chiffres fournissent quant à eux un ordre de grandeur de la disproportion de l’emploi d’un mot par un parti par rapport à l’emploi de ce mot par tous les autres partis (le chiffre indiqué représente l’exposant du seuil de significativité ; entre 2 et -2 on considère qu’on n’a aucune spécificité). Aucune spécificité négative n’a été retenue pour le PP dans la mesure où celles-ci sont trop faibles pour être jugées significatives.

Ainsi, en dépit d’un climat ambiant dédié à la reprise économique, le PS et le PTB se distinguent des autres par l’importance qu’ils placent sur la gestion de crise, bien qu’avec des angles d’approche différents. Là où le PS se singularise par un discours sur la relance et la lutte contre le dumping social, le PTB se caractérise plutôt par la mise en exergue des conséquences négatives des politiques d’austérité sur les travailleurs ainsi que sur les pays soumis à de fortes pressions spéculatives.

A contrario, ce discours sur la crise est peu présent dans le programme du FDF. Si l’Europe sociale y est bel et bien abordée, le champ du social est peu mobilisé. Le FDF se démarque en revanche par une approche catégorielle de l’Europe qui décline les enjeux européens selon certains types d’acteurs. Comparativement au discours des autres partis, le FDF accorde une attention particulière aux PME, aux artistes, aux jeunes et aux agriculteurs. De même, de manière plus marquée que les autres, ce parti affirme sa volonté d’encadrer les mauvaises pratiques dans le chef des dirigeants européens ; thématique à laquelle il consacre d’ailleurs la première partie de son programme.

À l’instar du FDF et en miroir du PS, le registre du social est également peu mobilisé par le MR, qui se distingue de ses partenaires par un discours qui met aux prises l’Europe et le monde, que ce soit dans la relation que celle-ci entretient avec l’Afrique ou avec de grandes puissances comme la Chine ou la Russie. Dans la même lignée, le parti se caractérise aussi par l’importance qu’il accorde aux questions d’asile et d’immigration. L’orientation internationale du programme européen du MR ne doit cependant pas se confondre avec celle du cdH, chez qui le suremploi du terme ‘mondial’ fait davantage écho à la gouvernance mondiale et à ses institutions. Contrairement aux autres partis, le cdH se démarque également moins sur les problématiques liées à l’immigration, aux jeunes et aux travailleurs.

En cohérence avec l’ambition de faire du chapitre ‘Europe’ de son programme une partie consacrée à l’institutionnel, la portion du programme Ecolo étudiée met à l’honneur les enjeux institutionnels en privilégiant les questions de transparence de la prise de décision ou encore sa volonté de promouvoir une Europe fédérale. Ceci se fait notamment au détriment d’un discours plus orienté vers le monde du travail.

Enfin, la petitesse du volet européen dans le programme du Parti populaire invite à la prudence lors du calcul de spécificités de son discours. Ce dernier semble néanmoins mettre un accent particulier sur les questions de légitimité démocratique entourant la construction européenne, sur la constitution d’une défense européenne ainsi que sur l’importance des particularismes historico-culturels.

Sur les 108.423 mots recensés, dont 8816 différents, l’exercice d’en retenir une dizaine n’a pas de prétention à l’exhaustivité, mais se veut avant tout indicatif. Bien qu’ils abordent des problématiques communes, les partis ont aussi leur marque de fabrique. Ainsi, une fois mis en perspective, il est possible de déceler ce qui caractérise chacun d’eux. Ceci ne signifie pas qu’il existerait des monopoles en certains domaines, mais plutôt que ces derniers peuvent prendre des importances particulières selon les partis.


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