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mardi 20 octobre 2015

"Jobs, jobs, jobs !" : analyse de la déclaration de politique générale de 2015



Dr. Grégory Piet
Chercheur en Science politique (ULg)

Dr. Régis Dandoy
Chercheur en Science politique (UCL)

Le 13 octobre dernier, le Premier Ministre Charles Michel (MR) prononçait sa première déclaration de politique générale devant la Chambre des Représentants. Instaurée en 1993 par Jean-Luc Dehaene (CD&V), la déclaration de politique générale, aussi connue sous le nom de « State of the Union » ou « Throne Speech » dans de nombreux autres pays occidentaux, est traditionnellement tenue à l’occasion de la rentrée parlementaire. Par cette déclaration, le Premier Ministre revient sur les principaux événements écoulés lors des derniers 12 mois et sur les précédentes réalisations du gouvernement fédéral. Mais cette déclaration de politique générale constitue surtout en une tribune pour la présentation des principales décisions et politiques qui seront mises en œuvre lors de l’année parlementaire à venir (pour plus d’informations sur ce document et sur sa place sur la scène politique belge, voir Joly et al., 2014). Profitons de l’occasion pour faire l’analyse de cette déclaration et pour la comparer avec la déclaration gouvernementale de 2014 mettant en place le gouvernement MR – NVA – CD&V – Open Vld (voir notre billet sur l’accord gouvernemental 2014-2019).

Depuis l’investiture du gouvernement Michel le 14 octobre 2014, plusieurs événements ont marqué l’actualité : sécuritaires et liés au terrorisme (attentats contre Charlie Hebdo, présence de l’armée dans les rues, événements à Verviers en janvier 2015 ou, plus récemment, dans le Thalys reliant Amsterdam à Paris), migratoires (principalement la crise et l’accueil des réfugiés et migrants à l’été 2015), socio-économique (glissement fiscal ou tax shift, grèves et manifestations nationales, discussions budgétaires), environnementales et énergétiques (préparation de la COP21, discours d’Obama sur l’enjeu climatique d’août 2015, approvisionnement en électricité et discussion sur l’état et la fermeture des centrales nucléaires), etc.

Pour autant, la déclaration de politique générale reflète-t-elle ces événements et enjeux politiques ? Lors de l’analyse de cette déclaration et partant de ce constat médiatique, pouvons-nous mettre en évidence des stratégies d’évitement (ne pas parler d’une thématique), de reprise (reprendre une thématique qui ne serait pas directement associée à l’orientation générale du présent gouvernement) ou d’accentuation sélective (accentuer une thématique gouvernementale) de l’une ou l’autre thématique dans la déclaration de politique générale de 2015 ?

En nous basant sur une analyse des enjeux de politique publique reposant sur un codebook constitué près de 300 thématiques (voir la note méthodologique ci-dessous), nous pouvons identifier de manière quantitative les priorités politiques énoncées par le Premier Ministre. Même si les deux déclarations sont de nature différentes – pour faire simple : la déclaration de gouvernement résume l’accord de gouvernement signé entre les différents partis de la coalition fédérale et annonce les priorités du gouvernement pour la période 2014-2019, tandis que la déclaration de politique générale résume les principaux acquis de l’année écoulée et annonce les priorités du gouvernement pour la période 2015-2016 –, nous allons dans ce billet tenter de comparer ces deux documents. Néanmoins, notre analyse quantitative démontre que les priorités thématiques de ces deux types de déclarations gouvernementales sont identiques à 74%, contribuant à légitimer cet exercice de comparaison.

Le socio-économique, au cœur de la déclaration de politique générale

Lorsque nous comparons les deux types de déclaration (celle de gouvernement de 2014 et celle de politique générale de 2015), force est de constater que la différence principale entre ces deux discours se reflète à travers les enjeux socio-économiques. En effet, 54% de la déclaration de 2015 leur est consacrée contre 38% en 2014.

Le tax shift est le principal enjeu justifiant ce changement de ton entre les deux discours puisque la thématique « économie & politique fiscale » passe de 11% à 22% entre 2014 et 2015. Cela fait d’elle la première priorité gouvernementale dans la déclaration de 2015 alors qu’elle n’était que la troisième priorité dans le discours d’investiture de 2014. La thématique « emploi » se maintient, quant à elle, à la deuxième place dans les deux discours (17% en 2015 contre 16% en 2014). Au même titre, les « affaires sociales » conserve le même intérêt dans les deux types de déclarations effectuées par Premier ministre : 7% en 2014 et 6% en 2015. La dernière thématique influençant largement l’évolution du discours « socio-économique » est l’accent plus important mis sur le soutien aux indépendants, aux PME, aux banques et aux entreprises, de manière générale. L’importance de cette thématique passe de 3% en 2014 à 9% dans la déclaration de politique générale de 2015.

En résumé, on observe clairement que les enjeux socio-économiques participent à une stratégie d’accentuation sélective de la part du gouvernement fédéral et du Premier Ministre afin de relever les efforts réalisés sur le glissement fiscal, annoncé dès le début de la législature. Qui plus est, il est intéressant de souligner le paradoxe des priorités gouvernementales et de la couverture médiatique en ce qui concerne la thématique de l’emploi. L’emploi est clairement mis en avant dans les discours sur les effets bénéfiques du glissement fiscal et dans les médias mais cette attention ne se démarque pas de la ligne de conduite du gouvernement depuis un an. Il ne faut donc pas voir l’accent sur l’emploi comme une nouvelle priorité du gouvernement mais plutôt comme une continuité.

Peu de discours sécuritaires et migratoires, mais un retour de l’Europe

Cela peut paraître surprenant eu égard aux événements qui ont marqué l’année 2015, à savoir les attentats et la crise des migrants, mais les discours sécuritaires et migratoires restent très marginaux dans la déclaration de politique générale de 2015. Ils sont même moins importants si on les compare avec la déclaration gouvernementale de 2014 : -2% pour les enjeux migratoires entre 2014 et 2015 ainsi que -3% pour les enjeux sécuritaires  (voir Tableau). L’attentat au musée juif de Bruxelles le 24 mai 2014 avait, à l’époque, eu plus d’influence sur le discours « sécuritaire » et la priorisation de la thématique par le gouvernement fédéral (voir notre billet sur la déclaration gouvernementale de 2014).

Aucune stratégie particulière n’est donc utilisée par le Premier Ministre sur ces deux types d’enjeux. Toutefois, ces deux discours permettent de mettre en exergue une thématique quasiment inexistante dans la déclaration gouvernementale de 2014 : l’Union européenne. En effet, une stratégie de reprise est opérée par le Premier Ministre afin d’inscrire les enjeux sécuritaires et migratoires au cœur d’une politique européenne et d’un débat qui doit avoir lieu sur le contrôle aux frontières de l’Union européenne. Les thématiques européennes passent donc de 2% en 2014 à 7% dans la déclaration de politique générale de 2015 ; ce qui fait d’elle la cinquième priorité politique présentée dans cette dernière déclaration.

Environnement-énergie-climat, parent-pauvre de la déclaration de politique générale

La préparation de la Conférence des Parties (COP21) qui se tiendra à Paris du 31 novembre au 11 décembre prochain ne change aucunement les priorités présentées par le Premier Ministre dans sa déclaration de politique générale de 2015. Une forme de stratégie d’évitement continue en effet d’être à l’œuvre au sein du gouvernement MR – NVA – CD&V – Open Vld sur les enjeux environnementaux, énergétiques et climatiques puisqu’ils se maintiennent à hauteur de 4% ; ce qui fait d’eux le parent-pauvre des thématiques politiques mises en avant par le gouvernement fédéral actuel. Cela peut notamment paraître paradoxal au vu de l’actualité médiatique régulière sur la politique énergétique de la Belgique, des inquiétudes qui subsistent en termes d’approvisionnement en électricité pour les prochaines années et du débat sur la sortie du nucléaire qui reste ouvert.

Tableau : Principales priorités thématiques du gouvernement Michel


Déclaration gouvernementale
(2014)
Déclaration de politique générale
(2015)
Economie & politique fiscale
11,0%
22,0%
Démocratie, Droits & Libertés
4,0%
2,1%
Santé
2,9%
2,7%
Agriculture
0,0%
0,9%
Emploi
16,2%
16,8%
Environnement
0,0%
0,9%
Politique énergétique
2,6%
1,5%
Asile & migration
2,9%
0,9%
Mobilité
2,9%
1,8%
Justice & Sécurité
8,8%
5,8%
Affaires sociales
7,4%
5,8%
Entreprises, banques
3,3%
9,1%
Défense
1,5%
2,1%
Commerce extérieur
0,0%
0,3%
Affaires européennes
2,2%
6,7%
Affaires étrangères
4,8%
5,8%
Fonctionnement de l'Etat
25,0%
11,0%
Arts & culture
0,7%
0,6%
Politique climatique
0,4%
0,6%

Méthodologie

Cette analyse des déclarations du Premier Ministre devant la Chambre des Représentants repose sur le logiciel Prospéro (Chateauraynaud, 2003 ; voir, par exemple, le carnet de recherche du GSPR, développeur de Prospéro, http://socioargu.hypotheses.org/ ainsi que le site dédié au logiciel Prospéro http://prosperologie.org/). Cette méthode consiste en la création de 300 répertoires thématiques reprenant l’ensemble des enjeux et politiques publiques identifiables au sein des programmes, sur base du travail préalablement effectué par Baumgartner et Jones (http://www.policyagendas.org/page/topic-codebook). Ces 300 répertoires sont constitués sur base de près de 18.000 mots et expressions permettant d’identifier et de coder automatiquement les parties d’un texte liées à l’emploi, au logement, à la mobilité, à l’économie, à la politique étrangère, etc. Cet encodage automatique permet ainsi de mesurer les préférences et les priorités des acteurs politiques au sein de différents types de textes et de discours. Pour une présentation complète de la méthode, voir Piet et al. (2015).

Pour aller plus loin

Joly, J., Zicha, B., Dandoy, R., « Does the government agreement’s grip on policy fade over time? An analysis of policy drift in Belgium », Acta Politica, Published online on 1st August 2014.
Piet, G., Dandoy, R., « La déclaration gouvernementale de Michel Ier et ses attentions politiques. Plus de sécurité, plus de justice et plus d’immigration », Blog Elections belges 2014, 14 octobre 2014.
Piet, G., Dandoy, R., Jeroen, J., « Comprendre le contenu des programmes électoraux : comparaison des méthodes d’encodage automatique et manuel », Mots. Les langages du politique, 108, juillet 2015.

mardi 14 octobre 2014

La déclaration gouvernementale de Michel Ier et ses attentions politiques. Plus de sécurité, plus de justice et plus d’immigration


Grégory Piet
Politologue, ULg
@grgpiet

Régis Dandoy
Politologue, UCL
@rdandoy


Ce mardi 14 octobre 2014, le Premier Ministre, Charles Michel, présentait sa déclaration gouvernementale devant la Chambre des représentants. En nous appuyant sur l’analyse des attentions politiques (voir Note méthodologique), nous pouvons, d’une part, mettre en évidence des enjeux de politique publique qui ressortent clairement de la présente déclaration et, d’autre part, la comparer succinctement avec la déclaration gouvernementale de Di Rupo Ier de décembre 2011.

La déclaration du gouvernement Michel Ier est, tout d’abord, l’une des plus longue déclaration de ces derniers gouvernements avec quelques 23.334 signes (espaces compris), contre 12.444 pour la déclaration du gouvernement Di Rupo Ier. La longueur de la déclaration influence donc, en partie, sur le nombre d’enjeux qui peut y être développé par le Premier Ministre.

Parmi les enjeux les plus importants, nous retrouvons sans surprise (voir le tableau ci-dessous) les questions générales liées à l’administration publique et aux questions communautaires (17,14%), l’économie et la fiscalité (16,19%) et l’emploi (15,24%). Ces thématiques ont été souvent mises en avant par les négociateurs des quatre partis au gouvernement lors de leurs interventions publiques.

Mais il est encore plus intéressant de comparer ses chiffres avec ceux de la précédente déclaration gouvernementale. Ainsi, nous observons une augmentation de l’attention aux enjeux relatifs aux affaires intérieures, à la justice et à la sécurité (+6,76%). Il en va de même pour la santé (+3,81%), la mobilité (+3,81% et absente de la déclaration Di Ripo Ier), l’emploi (+3,24%) et la politique d’intégration et d’immigration (+1,53%).

A contrario, l’attention politique est plus faible sur le commerce, les entreprises et les banques (-7,34%), les enjeux européens et internationaux (-7,43%) et sur les questions générales liées à l’administration publique et aux questions communautaires (-10,86%). Suite à la récente 6e réforme de l’État, cette perte d’attention politique s’explique en partie par la volonté de la N-VA de mettre (temporairement) les questions communautaires de côté.

Les partis qui forment le gouvernement Michel Ier ont, également, souvent mis l’accent sur le caractère socio-économique de celui-ci. Néanmoins, l’attention politique portée dans cette déclaration gouvernementale à tous les enjeux socio-économiques pris ensemble (économie, budget, entreprises, emploi, commerce extérieur, affaires sociales) est quasiment égale à celle de la précédente déclaration du gouvernement (42,86% pour Michel Ier contre 42,67% pour Di Rupo Ier). La politique scientifique n’est une priorité pour aucun des deux gouvernements.

Enfin, au niveau du degré de convergence entre les deux déclarations gouvernementales, il se situe à hauteur de 71,53% des attentions politiques. Autrement dit, les deux documents ont près de 30% d’attention politique qui varient d’une déclaration à l’autre. Non seulement cette variation révèle les différences en termes de priorités, mais elle met également à jour d’éventuelles différences idéologiques. Les attentions relativement plus élevées sur des enjeux de politique publique généralement associés aux partis politiques de centre-droit ou de droite, comme la justice, la sécurité, l’immigration ou la défense, confirment une orientation politique plus à droite que le précédent gouvernement. A contrario, les critiques entendues jusqu’ici et affublant le gouvernement Michel Ier du « gouvernement des patrons » ne trouvent pas leur confirmation dans nos données. Ce gouvernement met, en effet, sensiblement moins l’accent sur le commerce, les entreprises et les banques que son prédécesseur.


Di Rupo Ier (Déc.2011)
Michel Ier (Oct.2014)
Différence
Economie et politique fiscale
14,67%
16,19%
+1,52%
Droits et libertés
4,00%
5,24%
+1,24%
Santé
0,00%
3,81%
+3,81%
Agriculture, pêche, alimentation
1,33%
0,00%
-1,33%
Emploi
12,00%
15,24%
+3,24%
Environnement
1,33%
0,48%
-0,85%
Energie
4,00%
3,33%
-0,67%
Immigration
1,33%
2,86%
+1,53%
Mobilité
0,00%
3,81%
+3,81%
Justice, sécurité intérieur
1,33%
8,10%
+6,77%
Affaires sociales
5,33%
7,62%
+2,29%
Développement local et logement
0,00%
1,43%
+1,43%
Commerce, entreprises, banques
10,67%
3,33%
-7,34%
Défense
0,00%
1,43%
+1,43%
Politique scientifique et nouvelles technologies
0,00%
0,00%
0,00%
Commerce extérieur
0,00%
0,48%
+0,48%
Affaires européennes, étrangères et coopération au développement
16,00%
8,57%
-7,43%
Questions administratives et institutionnelles
28,00%
17,14%
-10,86%
Culture et sports
0,00%
0,95%
+0,95%

Convergence 2011-2014
71,53%



Note méthodologique

Cette analyse des programmes électoraux repose sur un logiciel d’analyse de textes, de discours et d’arguments, nommé Prospéro (Chateauraynaud, 2003 ; voir, par exemple, le carnet de recherche du GSPR, développeur de Prospéro, http://socioargu.hypotheses.org/ ainsi que le site dédié au logiciel Prospéro http://prosperologie.org/). La méthode consiste en la création de 21 répertoires thématiques reprenant l’ensemble des enjeux et politiques publiques identifiables au sein des programmes, sur base du travail préalablement effectué par Baumgartner et Jones (http://www.policyagendas.org/page/topic-codebook). Ces 21 répertoires sont constitués de 16.897 mots et expressions permettant d’identifier et de coder automatiquement les parties d’un texte liées à l’emploi, au logement, à la mobilité, à l’économie, à la politique étrangère, etc. Cet encodage automatique permet ainsi de mesurer les préférences et les priorités des partis politiques au sein de leur programme électoral. Pour une analyse en profondeur d’un enjeu politique et une explication détaillée de la manière de constituer les répertoires de mots et d’expression, voir Piet (2013).